Lettre de Voltaire à M. DAMILAVILLE
1er Avril 1766
Le Philosophe sans le savoir, mon cher ami, n’est pas à la vérité une pièce
faite pour être relue, mais bien pour être rejouée. Jamais pièce, à mon gré,
n’a dû favoriser davantage le jeu des acteurs ; et il faut que l’auteur
ait une parfaite connaissance de ce qui doit plaire sur le théâtre. Mais on ne
relit que les ouvrages remplis de belles tirades, de sentences ingénieuses et
vraies, en un mot, des choses éloquentes et intéressantes.
Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous
croyez digne d’être instruit. J’entends, par peuple, la populace qui n’a que
ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni
la capaciité de s’instruire ; ils mourraient de faim avant de devenir
philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous
faisiez valoir, comme moi, une terre, et si vous aviez des charrues, vous
seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manoeuvre qu’il faut instruire, c’est
le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes : cette entreprise est assez
forte et assez grande.
Il est vrai que Confucius avait dit qu’il avait connu des gens incapables de
science, mais aucun incapable de vertu. Aussi doit-on prêcher la vertu au plus
bas peuple ; mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui avait
raison de Nestorius ou de Cyrille, d’Eusèbe ou d’Athanase, de Jansénius ou de
Molina, de Zuingle ou d’Œcolampade. Et plût à Dieu qu’il n’y eût jamais de bon
bourgeois infatué de ses disputes ! Nous n’aurions jamais eu de guerres de
religion ; nous n’aurions jamais eu de Saint-Barthélemy. Toutes les
querelles de cette espèce ont commencé par des gens oisifs qui étaient à leur
aise ; __Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. __ Je
suis de l’avis de ceux qui veulent faire de bons laboureurs des enfants
trouvés, au lieu d’en faire des théologiens. Au reste, il faudrait un livre
pour approfondir cette question ; et j’ai à peine le temps, mon cher ami,
de vous écrire une petite lettre.
Je vous prie de bien vouloir me faire un plaisir, c’est d’envoyer l’édition
complète de Cramer à M. de la Harpe. Ce n’est pas qu’assurément je prétende lui
donner des modèles de tragédie ; mais je suis aise de lui montrer quelques
petites attentions dans son malheur.
Je n’ai point reçu le panégirique fait par M. Thomas. Sûrement on fait
examiner secrètement le Dictionnaire des Sciences, puisqu’il n’est pas encore
délivré aux souscripteurs. Mais qui sont les examinateurs en état d’en rendre
un compte fidèle ? Faudrait-il qu’un scrupule mal fondé, ou la malignité
d’un pédant fit perdre aux souscripteurs leur argent, et aux libraires leurs
avances ? J’aimerais autant refuser le paiement d’une lettre de change,
sus prétexte qu’on pourrait en abuser.
Voici trois exemplaires que M. Boursier m’a remis pour vous être envoyés. Il
dit que vous ne ferez pas mal d’en adresser un au prêtre de Novempopulanie.
Vous boyez que la justice de Dieu est lente, mais elle arrive :
Persequitur pede pœna claudo.__ Il y a des gens auxquels il faut apprendre à
vivre, et il est bon de venger quelquefois la raison des injures des maroufles.
__ Nous avons ici la médiation, et je crois que vous ne vous en souciez guère.
J’attends toujours quelque chose de Fréret. On dit que ma nièce de Florian
passera son temps agréablement à Ornoi : vous irez la voir ; elle est
bien heureuse.
Adieu, mon très-cher ami ; je vous embrasse bien tendrement.
Tiré d’un volume des oeuvres complètes de Voltaire : Correspondance
générale, Ed. Th. Desoer, Paris 1817.